La différence

En 2012, on nous avait promis qu’on arrêterait d’expulser des mineurs, avec les flics venus les chercher directement à l’école. On a bêtement cru qu’il y aurait un peu de changement pour le mieux de ce côté là, sans non plus totalement s’attendre à grand chose. Et puis on a vite, très vite déchanté. Oh, on a pas attendu l’affaire de Leonardia, kosovarde-mais-en-fait-italienne, RESF faisant un très bon travail pour signaler les dizaines d’autres cas d’enfants enfermés, privés d’école, de leurs parents… Mais cette histoire a de particulier que pour une fois, une seule fois depuis le 6 mai 2012, elle a su attirer les médias. Eux qui préfèrent d’habitude parler de la page Facebook de soutien à un bijoutier, ou faire des directs sur une cantonale partielle juste parce que le Front National y gagne un élu, les voilà qui pourraient enfin s’intéresser à des choses un poil plus graves. Réactions indignées, et totalement légitimes à gauche, manifestations de lycéens dans la rue, il y aurait moyen cette fois, juste cette fois, de parler des expulsions d’un point de vue humain et non purement comptable ou électoraliste.

Mais non. Non seulement les médias s’agitent pour trouver toutes les justifications possibles à cette expulsion, allant fouiller du côté du père de l’adolescente pour le faire correspondre aux clichés racistes, sans se dire que non, Leonardia n’est pas responsable de ce que peut avoir fait son père, voir même en citant les sondages en ligne du Figaro pour prétendre donner « l’opinion des Français ». Il y a bien sûr ceux à droite qui pensent que « t’as qu’à les héberger chez toi », « ils nous coûtent trop cher » (à 20000 euros l’expulsion par contre, c’est plus cher encore mais ça leur va, visiblement), ceux qui vont cracher sur les lycéens en manif parce qu’il paraît qu’ils sont tous manipulés par l’extrême-gauche et qu’ils sont tous des glandeurs qui font ça juste pour sécher les cours (alors que les gamins bâillonnés dans les Manifs pour Tous, ça, c’était parfaitement légitime).

Mais pire, c’est de voir qu’à gauche, alors que tous étaient unanimes pour condamner les expulsions d’enfants quand Sarkozy était au pouvoir, cette fois, pour une partie du PS, il faut sauver le soldat Manuel Valls. Que Valls valide cette expulsion, ça n’est pas une surprise. Lui qui souhaite appliquer les idées de l’UMP au sein d’un gouvernement PS, regardant constamment sa côte de popularité pour espérer un jour piquer la place de Hollande et faisant du même coup monter le FN et ses idées. Mais que des militants « non vallsiens » soient assez naïfs pour continuer à le soutenir ? Il y a ceux qui pensent qu’il ne faut surtout pas critiquer le gouvernement pour ne pas trop l’affaiblir (comme s’il ne s’affaiblissait pas tout seul de toute façon). Il y a ceux pour qui « la loi c’est la loi point et c’est comme ça ». Qui ne veulent pas vraiment « le changement maintenant », en gros. Ceux qui veulent attendre « l’enquête », parce qu’il paraît qu’on a besoin d’une enquête pour savoir si la famille a été expulsée « comme il faut » ou pas, et que ça changerait tout. Je serais sans doute super rassurée si j’étais une jeune fille de 15 ans fraîchement débarquée au Kosovo, en apprenant que mon expulsion s’est bien faite dans les règles. Sérieux. Il y a ceux qui s’imaginent un complot contre Manuel Valls, orchestré par le préfet « plutôt à droite », ou par Mélenchon, ou par les reptiliens. Et puis, il y a ceux qui vont reprocher aux « indignés » de jouer sur l’émotion « comme sous Sarkozy ». Sauf que non, désolé, mais il y a un monde entre la récupération de faits-divers sarkozystes et l’indignation légitime envers une expulsion. Envers des milliers d’expulsions, en fait.

– La différence, c’est que l’indignation envers les expulsions d’enfants sans-papiers est basée sur la compassion, la tolérance, l’empathie. Des émotions à l’exact opposé de celles véhiculées par Sarkozy qui leur préférait la haine, le rejet, l’intolérance. Utilisées pour faire passer des lois dans un esprit de vengeance, et non de justice.

– La différence, c’est que les faits-divers de Sarkozy étaient des histoires de meurtre, de viols… des sujets sur lesquels il est extrêmement facile de faire réagir l’opinion. Tout le monde est contre les crimes (oui, même la gauche « du côté des délinquants »). Surfer sur un meurtre, c’est l’assurance de gagner des points. C’est de la démagogie. Malheureusement, tout le monde n’est pas contre les expulsions d’enfants. C’est autrement plus courageux de vouloir défendre des sans-papiers, surtout en cette période de campagne électorale permanente où « les étrangers » sont la cible de toutes les attaques.

– La différence, c’est que les faits-divers de Sarkozy sont ceux de criminels. Des personnes sur qui on n’a aucun contrôle direct. Le gouvernement n’est pas responsable des crimes. Au mieux, on pourra le critiquer sur la politique qu’il mène pour lutter contre le crime, mais jamais un gouvernement ne provoquera sciemment un crime sur un innocent (ou bien alors, c’est qu’on a un très gros problème de démocratie). Au contraire, les expulsions sont faites par le gouvernement, directement. Que ça soit le ministre ou le préfet, c’est bien un représentant de l’État, donc du peuple, qui prend la décision. C’est le parlement qui vote la loi qui le permet. Une expulsion est faite en notre nom à tous. Et on n’aurait pas le droit de l’ouvrir quand ça se produit ?

– La différence, c’est qu’on ne demande pas une nouvelle loi à chaque fait-divers en espérant que ça change quelque chose. On demande de faire respecter les droits de l’enfant.

Même le PS aurait pu profiter de l’occasion pour s’offrir un beau virage à gauche, tant attendu par ceux qui ne voient toujours pas la différence avec la politique de l’UMP (et on les comprend). Piger enfin que si Hollande veut regagner en popularité et le PS des voix aux élections, ça ne pourra être qu’à gauche, pas au centre et à droite. C’était une belle occasion aussi de renvoyer dans les cordes ces vieux réacs qui ont prétendu défendre les droits de l’enfant sur le mariage pour tous, et qui aujourd’hui trouvent tout à fait normal qu’on expulse des gosses. De montrer que NON la droite ne défend PAS les enfants. La gauche si. Défendre les enfants, ça, ça parle à l’opinion publique. Déclarer qu’à partir de maintenant, on sanctuarise l’école (coucou Peillon) mais aussi et surtout ceux qui y vont. Au lieu de ça, soit on se tait, soit pire, on valide et légitime tout le discours de droite contre l’immigration. Du pain bénit pour Marine Le Pen.

Alors oui, la « gauche morale » va « exploiter » ce « fait-divers ». Parce que pendant que certains, à gauche, vont patiemment attendre « l’enquête » pour qu’on leur dise s’ils doivent être indignés ou pas, à droite, on n’attend pas pour répandre partout sa haine. Et parce qu’il est hors de question de n’avoir dans les médias, ou sur les réseaux sociaux, que des droitards vomissant leur racisme et gueulant qu’il est très bien d’expulser des étrangers, face à des socialistes mous qui n’osent pas prendre position de peur de nuire aux ambitions présidentielles de leur cher ministre de l’intérieur. Parce que face à des expulsions d’ados dont on ruine la vie sous des prétextes de « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde et on ne peut surtout pas en prendre notre part » ou de « la loi c’est la loi désolé mais c’est comme ça », il ne faut pas avoir honte d’être de gauche. De défendre les faibles avant tout, plutôt que de les monter les uns contre les autres. C’est si on s’écrase que les idées de l’extrême-droite vont continuer à progresser. Et tant pis si ça contrarie les rêves de conquête de Valls. Un démagogue tel que lui n’a rien à faire dans un gouvernement qui se veut de gauche.

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