Les mathématiques en deuil

Dimanche 24 mars, les réactionnaires ont prévu une nouvelle marche dominicale contre l’égalité des droits. Trois jours avant, ses militants avaient déjà investi les métros parisiens pour rameuter du monde. Je décidais d’interroger ceux que je croisais. « Pourquoi est-ce que cette loi est homophobe ? » « Parce que le mariage ne vaut plus rien, alors on le brade et on le donne aux homosexuels », me dit une jeune fille distribuant des tracts. Au cours de la conversation, elle me soutient qu’avoir une seule maman, c’est mieux que deux, « parce qu’il y aura un référent masculin ». Pas très convaincant. Tout ces militants répètent inlassablement les mêmes arguments en boucle, sans aucune pensée critique : « la PMA et la GPA vont arriver après », « les médias ne montrent que les témoignages favorables »… Quand on en arrive à la question de la manifestation sur les Champs Elysées, et que je leur rappelle que leurs organisateurs ont délibérément caché être au courant depuis un mois qu’ils ne pourraient pas défiler là bas, on hurle au mensonge, à l’intox. Si la vérité leur explose à la face, c’est forcément que c’est un complot. Pour justifier la tenue de la manifestation sur les Champs Elysées, la même jeune fille me cite… les salariés de Virgin qui manifestaient pour leurs emplois devant le magasin. Pas vraiment comparable…

Alors j’ai décidé d’aller voir de mes yeux cette grande réunion de tous les réactionnaires de France : cathos, UMP, FN, GUD, UNI… Ne manquait à l’appel que Civitas, qui reste définitivement allergique aux pulls roses de Frigide Barjot. Impossible de sortir du métro à Champs-Elysées Clémenceau, me voilà obligé de faire le détour par la Concorde. Il est 14h et je remonte les Champs Elysées. Quelques manifestants, mais surtout beaucoup de touristes, comme toujours. L’avenue est calme, les boutiques sont ouvertes, rien ne laisse présager que la journée sera différente des autres dimanches, mis à part les métros condamnés. Je remonte jusqu’à l’Etoile : la place est inaccessible. Il faudra la contourner par les rues adjacentes pour rejoindre la manifestation, comme le font beaucoup de personnes avec des drapeaux. Dans une ruelle, je me retrouve derrière deux petits vieux, une jeune fille nous croise dans le sens inverse : « Connards ! » lâche-t-elle. « Mais c’est une gouine ! » dira la petite vieille. Mais aucune homophobie dans cette manifestation, bien sûr…

Avenue de la Grande Armée, enfin, que j’ai rejoins un peu plus haut que le podium. La foule est assez dense, on sent que les « stars » sont là. Heureusement, de larges allées ont été réservées des deux côtés. Tous les 200m au moins, un stand vend les vêtements officiels de la manif. Il n’y a pas de petits profits. Dommage pour ceux qui auront lâché leur argent là dedans, ils seront vite démodés d’ici quelques mois. Dans la foule, beaucoup de retraités. La moyenne d’âge n’est compensée que par les nombreux enfants embarqués là dedans par des parents pas très conscients. Un petit garçon de 7 ou 8 ans tient une pancarte « référendum ». Est-ce qu’il connaît au moins le sens de ce mot ? Je remonte l’avenue. La foule est très irrégulière, généralement massée derrière les écrans géants qui parsèment le trajet. Pas de doute, il y a de l’argent dans cette manifestation. Porte Maillot : le centre et l’arrière de la place sont presque vides, la foule ayant investi massivement la route afin de contempler l’écran géant. Neuilly-sur-Seine : sur l’avenue, encore de nombreuses familles arrivant depuis la Défense. Mais la foule devient déjà très clairsemée et la progression est fluide, on est loin de se bousculer.

Je pars vers le Bois de Boulogne pour rejoindre Porte Dauphine. Sur les routes du Bois, la fameuse « base arrière » et ses cars. Quelques retardataires se mettent en route vers la manif. Porte Dauphine : vide. Il est 15h, soit 1h seulement après le départ. Ne restent que des organisateurs. J’interpelle un petit groupe pour savoir où sont passés les Foulées de l’Assurance, une marche pour les maladies cardiaques annulées pour cause de manifestation homophobe. « Ah mais oui mais c’est pas notre faute, il fallait de la place pour mettre toute cette foule ». « Vous verrez ce soir aux infos, ils vont dire 100 000 personnes, mais vous pourrez dire que vous les avez vus et qu’ils étaient plus d’un million. » Ils me montrent la foule, au loin. « Mais vous arrivez à compter un million de personnes d’aussi loin vous ? » « C’est juste un calcul en fonction de l’espace, à 2 personnes au mètre carré ça fait au moins un million, je suis géomètre, je sais de quoi je parle ». Mais bien sûr… Je remonte l’avenue Foch, sur laquelle seuls quelques retardataires sont présents. Il faudra dépasser la moitié de l’avenue pour retrouver la foule, massée sur la route. Les jardins sur le côté, eux, sont quasi vides. Tant mieux pour la pelouse.

Je contourne la place de l’Etoile pour revenir sur les Champs-Elysées. L’odeur des lacrymos flotte dans l’air, je me demande encore ce qui a pu se passer. Je ne tarde pas à avoir l’explication : en haut des Champs, un barrage de CRS bloque l’avenue. Quelques dizaines de militants tentent de le forcer aux cris de « Hollande démission ». Allons bon, ils n’étaient donc pas là pour « l’intérêt supérieur de l’enfant » ? Je contourne le barrage par les petites rues. Quelques manifestants sont eux aussi passés. Au milieu de l’avenue, une femme avec un drapeau « Oui à l’égalité » se mets à me chanter le Chant des Partisans. Une petite lumière dans l’obscurité… Petit à petit, de plus en plus de manifestants ont rejoint l’avenue, bloquée par les CRS des deux côtés. Des militants d’extrême-droite, mais aussi des familles en poussette, inconscientes du fait qu’elles n’ont rien à faire là. Moi non plus d’ailleurs. Il faudra que je me fraie un chemin dans plusieurs petites rues pour me sortir de là.

Frigide Barjot, sûre d’elle et toujours persuadée d’avoir fait le million en janvier, ne peut pas se résoudre à une manifestation de moins grande ampleur. Son chiffre, ça sera 1,4 millions, et tant pis pour la crédibilité, de toute façon, elle a déjà réussi à faire croire tout et n’importe quoi à ses Lemmings. 1,4 millions, soit mieux que les investitures d’Obama et du pape François, carrément. Problème, pour atteindre un tel chiffre, il faut une densité de plus de 4 personnes au mètre carré, soit l’équivalent d’un métro aux heures de pointe, sur l’ensemble de toutes les avenues parcourues par la manifestation. Il faut donc pour ceux qui tiennent absolument à ce chiffre des contorsions folles avec la réalité afin d’arriver à ce genre de calculs, dans lequel on ajoute même, ni vu ni connue, une petite avenue transverse qui était pourtant inoccupée :

Nettement plus crédible, la préfecture de police annonce 300 000 personnes, un chiffre pourtant très honorable pour une manifestation parisienne, confirmé par les photos diffusées et les analyses qui en sont faites, mais ni les organisateurs, ni les moutons qui les suivent ne semblent s’en satisfaire. On tombe alors en pleine théorie du complot, certains trouvant les photos officielles un peu trop floues et confondant des arbres avec des retouches Photoshop censées « effacer » les manifestants. Autre technique fréquente , la comparaison Google Maps :

Rien ne vous choque ? Bien sûr que si : pour le 24 mars, on voit le trajet entier de la manifestation, et non pas juste le point de rassemblement. Pour avoir quelque chose de plus juste, il faut prendre en compte le fait que la foule ne dépassait pas la porte Maillot et occupait moins de la moitié de l’avenue Foch, sans oublier d’élargir un peu le trait du Champ de Mars. Comme si ça n’était pas assez gros, on trouve même des gens capables de sortir du chapeau une photo « censurée » de la police pour annoncer 1,8 million de personnes. Oui, c’est bien l’été, oui, c’est bien le maillot géant de l’équipe de France sur la photo, et donc oui, c’est bien 1998. Mais certains trouvent quand même que c’est une preuve crédible.

Et qui retrouvait-on dans cette manifestation ? Le « peuple de France » comme veulent nous le faire croire les organisateurs ? Pas vraiment… On remarque surtout que c’est le « peuple de droite » qui est capable de se mobiliser en masse, car il en a les moyens. La France qui se lève tôt, le dimanche, pour aller à la messe. Celle qui n’a pas trop à subir la rigueur mais qui flippe quand même pour ses allocations familiales. Les « classes moyennes » façon Le Figaro, bien au dessus du revenu médian. Pas étonnant que les « manif pour tous » en région aient fait leur plus gros rassemblement, non pas sur Paris, mais à Versailles. Et là, les revoilà battant le pavé en terrain connu : Auteuil-Neuilly-Passy. Tel est leur ghetto.

https://twitter.com/sjournot/status/319447446189133824

Non seulement les manif pour tous sont nuls en maths et en géométrie, mais aussi en orthographe.

Une réunion de la droite qui lit Valeurs Actuelles. La droite extrême, donc. Une foule dans laquelle on retrouve l’UMP tendance Copé, mais aussi le FN, l’UNI, le GUD… Seul Civitas a préféré s’abstenir, toujours déçu de ne pas pouvoir ramener ses propres pancartes. Car là encore, la liberté d’expression est très contrôlée par les organisateurs. Les plus agités ont décidé d’en découdre avec la police et étaient prêts à prendre l’Elysée. Mais pas trop quand même, il fallait mettre les enfants devant pour se protéger. Certains voulaient camper, ils ont vite décampé.

Il serait quand même temps que tout ça se termine. Parce qu’on a beau regarder avec amusement la vingtaine de crétins qui « campe » dans les jardins du Luxembourg en se prenant pour le must de la subversivité, ou les réacs rêvant de revenir 45 ans en arrière en faisant leur « mai 68 à l’envers », certaines de leurs actions sont tout de même nettement moins marrantes. Espérons quand même que pour leur prochaine manifestation, les parents des malheureux enfants embarqués dans cette affaire auront compris qu’une manifestation, ça n’est pas l’endroit idéal pour se promener avec sa progéniture, et que le mouvement en prendra un grand coup dans l’aile. Même si on se doute déjà que Frigide osera annoncer un chiffre à plusieurs millions sans rigoler.

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