Le mythe de l’entrepreneur

Il paraîtrait qu’en France, on n’aime pas les riches, on n’aime pas les entrepreneurs, et on n’aime pas ceux qui réussissent. Il suffit de regarder un épisode de Capital à la gloire des success story d’ultra-riches ou d’écouter n’importe quel débat politique pour voir le ridicule de cette affirmation : partout on chante à la gloire de « ceux qui créent de l’emploi », partout on cherche à bichonner ceux qui « prennent des risques », partout on raconte qu’il ne faut surtout pas trop taxer les riches, sinon ils risquent de partir. Même si ces affirmations sont surtout des mythes de l’idéologie libérale. Mais c’est souvent le propre du réactionnaire que de venir dire dans tous les médias qu’il est mal aimé et qu’on l’empêche de parler, et, à force de le répéter partout, il finit par y croire, et pire, par le faire croire aux autres.

La révolte des « Geonpi », ce mouvement au nom verlan très 90’s monté de toute pièce par une boîte de communication, dont la création de richesse consiste essentiellement à générer du like et du retweet, a relancé le débat à grand coup d’arguments bidons, qui ne sont autre que ceux qu’on peut entendre en boucle de la bouche du MEDEF et autres économistes libéraux omniprésents dans les médias. Des idées reçues qu’il est grand temps de démonter.

Ce sont les riches qui font la richesse de la France

Qui n’a jamais entendu cette affirmation ? Il paraîtrait qu’on a besoin des riches, car ce sont eux qui « créent de la richesse ». Visiblement, certains sont persuadés qu’une personne qui gagne 1000 smics travaille bel et bien 1000 fois plus qu’un smicard, sans se rendre compte que ces revenus sont majoritairement des revenus du capital, et non du travail. Il faudrait donc absolument les retenir quitte à leur faire des cadeaux fiscaux par dizaines. Quand un riche contribuable décide de partir s’exiler fiscalement,n’ayant plus trouvé de niche fiscale supplémentaire pour faire encore baisser son taux d’imposition, la logique voudrait qu’on le trouve un peu beaucoup radin, sachant qu’il a largement les moyens de vivre avec quelques millions à l’année. C’est pourtant le contraire : on cherche surtout à le retenir, à considérer qu’il serait victime d’un système fiscal « confiscatoire », à penser qu’on a besoin de lui pour créer des milliers d’emplois, en oubliant qu’il est riche grâce à la France et à ceux qui travaillent pour lui, et non pas l’inverse.

Oui oui, j’ai fabriqué mon yacht tout seul, je vous jure

Pour s’en convaincre, on pourrait faire une simple expérience, mentale, faute de pouvoir la concrétiser. Isolons d’un côté 1000 riches chefs d’entreprises, gros actionnaires, et autres traders aux salaires pleins de zéros, et de l’autre toutes les personnes qui travaillent pour elles. Chaque côté disposera des mêmes ressources : usines, bureaux… et demandons leur de « créer de la richesse ». Pensez-vous que les 1000 riches aurons généré autant que le petit million de personnes de l’autre côté ? Car ce sont bien les salariés qui sont capable, par leur travail et par leur nombre, de créer de la richesse. Un riche tout seul ne peut pas, physiquement, généré autant que quelques milliers de personnes. C’est d’abord lui qui a besoin de travailleurs, pas l’inverse.

Un employé, ça coûte cher

C’est devenu la grande priorité nationale : réduire le « coût du travail ». On ne parle même plus de « cotisations » salariales et patronales, mais de « charges ». On oublie de dire que ces cotisations ne sont que du salaire différé pour les périodes de chômage, la retraite, et l’assurance maladie, afin de laisser penser qu’il ne s’agirait que du Grand Méchant État qui voudrait voler les gentilles entreprises. Le salarié, lui-même, n’est plus vu que comme un coût, qui devrait accepter de gagner moins avec la suppression du salaire minimum, au nom de la sacro-sainte concurrence. Le patron, en revanche, serait un bienfaiteur qu’il faudrait remercier pour bien vouloir supporter tout ces « coûts ». Le salaire serait juste une aumône qu’il daignerait offrir à ses ingrats de salariés.

C’est un total renversement de valeurs que de penser comme ça. Car plus jamais dans le débat public on ne se pose la question de savoir combien le salarié rapporte. Comme vu au dessus, c’est bien le salarié qui crée de la richesse. C’est pour cette raison qu’il est embauché : il rapportera plus à l’entreprise que ce qu’il coûte, le surplus permettant les bénéfices, et donc de rémunérer le patron, les actionnaires, les managers… On dit toujours qu’un salarié français coûte à l’entreprise le double de son salaire net, mais s’il en rapporte le triple ?

Entreprendre et investir, c’est prendre des risques

C’est le grand argument des entrepreneurs : contrairement aux salariés qui auraient la sécurité de l’emploi, eux seraient les seuls à assumer tous les risques. On s’imagine tout de suite le PDG de Peugeot ou de Mittal faire cette déclaration devant ses employés fraîchement licenciés. Quand un « capital risqueur », qui a à sa disposition plusieurs millions, décide d’en mettre un dans une start-up, où est le risque ? Si la start-up coule, il peut perdre son million, mais à moins d’être vraiment con, il aura d’autres investissements ailleurs, certains moins risqués, et toujours de quoi vivre confortablement jusqu’à la fin de ses jours. A l’inverse, les employés de la start-up, eux, se retrouveront sur le carreau. Situation aggravée par la multiplication des contrats précaires. Doit-on vraiment offrir un traitement fiscal de faveur à des fonds d’investissement dont le seul but consiste, à l’instar d’un Loïc Le Meur, à faire buzzer ses entreprises afin de les revendre cher, sans trop se soucier qu’elles ne soient pas viables à long terme ? Se souviendra t-on de la bulle Internet des années 2000, qui pourrait bien se reproduire, quand on voit que même Facebook s’est retrouvée surévaluée ?

Le casino, c’est super risqué, il faudrait le défiscaliser

Dans un article à la gloire des Geonpi, Le Figaro nous cite deux d’entre eux, et pas n’importe lesquels : Geoffroy Roux De Bézieux et Charles Beigbeder. Ces deux grands patrons, qui n’ont jamais eu à connaître les affres de la précarité, sont « loin de prendre du bon temps aux Seychelles », comme on aurait pu le penser, mais au contraire, « sont encore prêts à se battre pour leur pays » car quand ils revendent leur entreprise, c’est pour en créer plein d’autres. Beigbeder, par exemple, a profité de l’ouverture à la concurrence d’EDF pour lancer Poweo, puis de la spéculation sur les matières premières agricoles avec AgroGénération, qui exploite des fermes… en Ukraine (tu le sens le gros combat pour ton pays là, non ?). On est loin du risque-tout qui décide de tout lâcher pour aider son prochain, mais plus du rentier qui place son argent là où il est sûr qu’il en retirera des bénéfices conséquents. Car oui, c’est bien là la motivation de ces « entrepreneurs » : loin de se contenter de quelques millions, ils se verraient bien multiplier leur fortune. L’article conclut même par un élan de lucidité : « c’est parce qu’ils sont déjà riches qu’ils peuvent tenter des aventures périlleuses ». Il est en effet plus compliqué de spéculer sur le prix du blé quand on est au SMIC ou au RSA. De là à parler d' »aventures périlleuses »…

L’impôt, c’est confiscatoire

C’est dans ce contexte de prétendue « haine des entrepreneurs » que s’est formé le mouvement #geonpi. Bien que nettement moins important que la poignée d’agités réacs anti-mariage gay, il ne leur a pas fallu longtemps pour obtenir des concessions généreuses du gouvernement, qui a accepté un retour en arrière sur son projet fiscal. Mais qu’est-ce que ce projet ? Tout simplement l’alignement de l’imposition des revenus du capital sur ceux du travail. Parce que non, il n’est pas normal que le rentier ait un avantage fiscal par rapport à celui qui se crève le cul à l’usine. Mais ça, le #geonpi n’en a cure, au contraire. En additionnant choux et tomates, celui-ci nous sort un taux d’imposition fantaisiste de 60% en additionnant CSG/CRDS avec le taux (marginal !) le plus élevé de l’impôt sur le revenu, soit 45%. Certains articles font même dans la surenchère en osant utiliser le taux à 75%, pour annoncer un bon gros 90% d’impôts. Des chiffres qui peuvent paraître élevés, mais confiscatoires, vraiment ? Regardons plutôt ce qu’il reste à celui qui aura la change d’atteindre ces 45%, soit un revenu par année de 150 000 € (le tout étant lissé sur la durée de la création de l’entreprise) :

  • Taux zéro pour les premiers 5 963 €
  • Pour la tranche jusqu’à 11 896 €, 5,5%, soit 326,26 €
  • Jusqu’à 26 420 €, 14%, soit 2 033,36 €
  • Jusqu’à 70 830 €, 30%, soit 13 322,70 €
  • Jusqu’à 150 000 €, 41%, soit 32 459,29 €

Dans le cas d’un revenu annuel de 150 000 euros, on n’est pas encore concerné par la tranche à 45%, mais tout ce qui dépasse sera touché par ce taux. Au total, notre #geonpi à 150 000 euros annuel paiera 48 141,61 € d’impôts, ce qui lui laisse encore 101 858,39 (hors niches fiscales qui permettent encore de réduire l’impôt) soit un taux d’imposition réel de 32% maximum et  de quoi s’assurer un train de vie tout à fait confortable. Ceux qui n’atteindraient pas une telle performance auront bien sûr des impôts bien plus faibles, mais vu que les #geonpis n’ont pris en compte que la tranche à 45%, on suppose qu’ils se contrefichent des « loosers » qui gagnent moins, non ? C’est pourtant le cas de la majorité des patrons de PME : avec un revenu moyen de 5433 euros mensuel, ils n’atteignent même pas l’avant dernière tranche, étant sous les 70 000 euros annuel. C’est par contre nettement plus que des ouvriers au SMIC ou même de nombreux cadres. Pas de quoi se plaindre, donc.

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Brrrr, les méchants zimpôts !

Car à écouter les mantras libéraux de ces #geonpis, mais aussi de la plupart des commentateurs politiques, l’impôt ne serait pas un moyen de redistribuer les richesses, mais une sorte d’anomalie punitive décidé par de méchants jaloux commnuno-marxistes qui n’aiment pas les gens qui réussissent. Des tranches à 45% ou même 75% ne sont pourtant pas démesurées en comparaison des taux qu’ont pu avoir des pays tels que les USA (un enfer fiscal communiste, comme chacun sait), qui atteignait même 91%. Mais il paraîtrait que les riches pourraient être découragés d’entreprendre s’ils devaient trop payer, et préféreraient ne pas gagner d’argent plutôt que d’investir. Il faudrait donc, pour éviter d’imposer ces malheureux, couper dans l’aide sociale plutôt que de revoir à la hausse l’imposition. En revanche, pas un mot contre les milliards de subventions accordées aux entreprises. Les sacrifices, c’est avant tout un truc de pauvre.

La théorie du ruissellement

Alors, pourquoi une telle peur envers l’augmentation des impôts pour les plus fortunés ? Parce qu’ils risquent de partir ? En fait non, pas tant que ça. Si une poignée est surmédiatisée afin de faire rentrer dans la tête des gens qu’il faut retenir ces « courageux » fuyards, d’autres, nettement moins radins, acceptent de jouer le jeu et de rendre à la collectivité pour ce qu’elle leur a apporté. Car tout ceci repose sur un mensonge : la théorie du ruissellement. Qui dit que « plus il y a de riches, moins il y a de pauvres ». Que l’argent accumulé par une minorité de millionnaires va rejaillir sur tous. Théorie contredite par la réalité : la pauvreté augmente en même temps que le nombre et la fortune des milliardaires. Être riche, ça n’est pas contribuer plus à l’économie, c’est au contraire en prélever une part plus importante. Pour que certains gagnent autant, il faut que d’autres, eux, y perdent. L’impôt progressif permet de limiter ce creusement des inégalités, mais il est hélas très peu progressif en France. Alors, corriger les inégalités au risque de faire fuir une poignée de radins, qui tiennent plus du rentier que de l’entrepreneur ? Qu’ils partent ! Nous ne pouvons plus nous permettre de les engraisser.

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Commentaires

  • Léa  On 5 janvier 2016 at 21:33

    Votre article est le degré 0 de l’ analyse économique.

    Pour procéder a votre éducation intellectuelle .

    http://www.donotlink.com/httk

    • Le Bien Pensant  On 9 janvier 2016 at 22:16

      Merci pour cet article qui m’a beaucoup fait rire. J’ai un peu l’impression de l’avoir lu 150 fois, mais ça fait toujours du bien de voir que le gloubiboulga des pauvres petits entrepreneurs libéraux pleurant sur le méchant état n’a toujours pas changé.

      Bizarrement notre entrepreneur en devenir n’est pas pompier, policier (ces fonctionnaires privilégiés avec la sécurité de l’emploi), ouvrier du bâtiment ou autre métier vraiment à risque (du genre mortel), mais trader, le cul posé devant son ordinateur. Ce qui ne l’empêche pas de se sentir l’âme d’un preneur de risque exemplaire et qui voudrait qu’on l’applaudisse parce qu’il a osé lâcher 20, 30 voir même 50% de ses économies (qu’on imagine un peu plus confortables que le livret A du Français moyen) dans la création d’une entreprise. Il est vrai que le monde du trading est souvent soumis au burnout et qu’on y pressurise les gens au bas de l’échelle ( http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20140430.OBS5724/stagiaire-a-la-city-a-21-ans-il-est-mort-d-avoir-trop-travaille.html ), mais ceci n’inquiète en général pas trop les libéraux.

      Notre courageux entrepreneur nous promet la main sur le cœur qu’il est prêt à payer ses employés sans prendre aucun bénéfice dessus. Dommage que dans le monde réel, ça ne soit pas le cas de ses homologues.
      http://quoi.info/actualite-economie/oit-part-des-salaires-dans-valeur-ajoutee-baisse-depuis-30-ans-1156634/
      http://www.leparisien.fr/economie/royaume-uni-un-patron-gagne-en-deux-jours-autant-qu-un-salarie-en-un-an-05-01-2016-5422503.php

      On passera sur les chiffres sur la part des prélèvements de l’État qui oublie totalement la redistribution dans l’équation, mais visiblement notre entrepreneur ne connaît pas le principe de l’assurance maladie puisqu’il croit qu’un salarié malade sera à son seul coût.

      Mais il faut attendre la fin de l’article pour vraiment passer au fou rire : notre entrepreneur est obligé d’admettre qu’il n’a strictement rien branlé pour créer son entreprise, la faute, bien sûr, au méchant État bolchévique. Oui parce que le libéral passe son temps à parler de prise de risque et de responsabilité individuelle, mais ses propres échecs ne sont jamais de sa faute à lui. Le voilà donc qui rejoint le club des « sous fifres intellectuels du bolchevisme » qui n’ont pas créé leur entreprise et auxquels il ne souhaite surtout pas prêter une oreille attentive. Plutôt ironique de prétendre faire la leçon à ceux qui n’ont pas créé leur boîte tout en ne l’ayant pas fait soi-même, non ?

      Au fait, de quelle boîte parle ce courageux entrepreneur ? Même pas une idée géniale pour révolutionner le monde, mais « gérant de portefeuille ». Un métier consistant à aider des rentiers à gagner beaucoup d’argent sans avoir à travailler eux-mêmes. Quelle belle vocation ! Non, pas vraiment non. On comprend qu’il pleure sur le sort de ces malheureux riches contraints de quitter la France sous peine de devoir vivre avec seulement quelques millions d’euros par an à cause du fisc, vu qu’il compte les avoir comme client.

  • Philvar  On 6 février 2016 at 11:19

    On croirait entendre ou lire un tract CGT. ! C’est vrai que historiquement ce sont des centaines de milliers de paysans qui ont décidé de s’unir pour construire des usines et faire passer le pays à l’ère industrielle ! C’est aussi réel que des dizaines de milliers de chercheurs ont décidé de se priver de tout pour faire avancer les technologies. C’est enfin vrai que les retraites, les indemnités chomage, les aides sociales nombreuses et variées, les aides aux pauvres immigrants proviennent de la volontaire participation de ceux qui ont la chance d’avoir du travail ! Dois-je continuer ?

    • Le Bien Pensant  On 9 février 2016 at 08:26

      Oui, continuez qu’on rigole. Vous allez nous expliquer que les usines ont été construites et tournent grâce à la seule force des gentils entrepreneurs ? Je vous rappelle aussi que les retraites et les indemnités chômage sont payées parce que les gens ont cotisé pour ça.

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